ETAT PROVIDENCE : UN RETOUR EN ARRIERE, OU PROGRES HUMAIN ?

 

Aujourd’hui, one ne peut plus lire un magazine ou un journal, regarder ou écouter une émission, qui se démarque du credo en vogue : fini le temps de l’Etat-Providence, maintenant il faut se retrousser les manches (et, au passage, laisser au bord de la route tous les inadaptés aux changements rapides, à l’ère internet-portable et tout ce qui s’en suit), travailler plus etc. Tous ceux qui osent encore aller contre sont traités d’arriérés passéistes qui n’ont rien compris à ce monde concurrentiel où il est normal que l’homme soit un loup pour l’homme.

 

Gageons que d’ici 30 ou 40 ans, nos descendants nous jugeront à l’égal de notre jugement sur nos parents qui vivaient en 1914 ou en 1939 : comment, alors, avaient-ils pu céder aux sirènes de la guerre ? A l’époque aussi, pourtant, certains, très minoritaires, essayaient de faire comprendre que l’ouvrier Allemand et l’ouvrier Français, Polonais ou autre, n’avaient strictement intérêt à se battre entre eux, pour les intérêts d’une poignée bien à l’abri derrière leurs millions ou milliards. A l’époque aussi on dénigrait ces bêlants pacifistes passéistes, disant qu’ils n’avaient rien compris, qu’il fallait se battre contre le méchant Boche. Blum a payé de sa vie ses idées à contre-courant. On est simplement passé d’une guerre militaire à une guerre économique, mais les ressorts du système, le mode de guerre et ses conséquences sont sensiblement les mêmes.

 

Je voudrais bien savoir ce qui permet d’affirmer qu’on ne reviendra jamais en arrière, sous entendu l’Etat providence, la protection sociale et tous ces acquis de longues luttes populaires. Pourtant, avec un capitaliste toujours plus sauvage, c’est bien à un splendide retour en arrière qu’on assiste : celui des journées de 18h (travailler plus…), des enfants dans les usines (ça, c’est la prochaine étape) et la précarité, de la Révolution Industrielle.

 

Certes, cette Révolution libérale a permis un bond dans la croissance. Là encore, il faut savoir ce que la civilisation humaine veut : une croissance matérielle rapide, dont le but est surtout d’enrichir les mêmes, dont une large tranche de la population récupère certes les miettes, mais pas nécessairement dans de meilleures conditions globales de vie (stress, précarité, pollution…), et surtout, se faisant sur le dos de la planète ?  Le système tient beaucoup grâce au faible coût des transports, celui-ci parce qu’on dilapide des ressources quasiment limités, les hydrocarbures et leurs dérivés.

 

Comme tout un chacun (enfin, hors les fameux exclus : jamais moins que 20 % de la population des pays riches, et 80 % de la population des pays pauvres), je bénéficie de cette croissance générale. J’apprécie internet qui permet plus que jamais de trouver des infos rapides, j’apprécie le CD et le DVD, j’apprécie la robustesse du moindre VTT (si je comptais le nombre de vélos cassés autrefois, qui plus est sur des routes alors mal asphaltées !), j’apprécie l’eau chaude coulant directement du robinet, etc. Mais honnêtement, j’estime que je pourrais survivre sans tous ces progrès, comme 30 ou 40 ans plus tôt, lorsqu’il fallait descendre à la cave chercher le charbon, et quand une brique passée au four faisait office de bouillotte.

 

Et si j’avais le choix, même si je n’ai personnellement rien à y gagner (j’ai, en bon « nanti », comme disait un premier ministre assuré de pantoufler grassement dans le privé, un emploi à vie), j’échangerais bien, pour le bénéfice du plus grand nombre, la situation actuelle, faite pour le plus grand nombre d’incertitudes du lendemain, de précarité de l’emploi, mais de progrès techniques immenses, avec la situation d’il y a 30 ou 50 ans. Le seul point qui me ferait réfléchir seraient les immenses progrès dans le domaine médical, qui permet de s’approcher peu à peu de l’idéal humain : faire que chaque être naissant puisse vivre (et mourir) dans des conditions proches, corrigeant les inégalités génétiques de la nature en prolongeant ou améliorant la vie des moins bien lotis (riches et pauvres – même si les riches s’en tirent toujours mieux).

 

En quoi le système actuel serait nécessairement à sens unique (toujours plus de libéralisme), que si l’on n’avance pas on recule, etc. ? La base est le système concurrentiel entre pays, entre être humains, etc. Mais qui a choisi ce système, certes le plus facile pour l’homme (on se bagarre toujours plus quand c’est égoïstement pour sa pomme, que pour un groupe humain, ce fut l’erreur du socialisme que de trop espérer de l’homme) ? En fait, ce système tout dévoué à la concurrence fait l’affaire d’une minorité. Quand 10 personnes font un max au boulot, une bonne partie par peur (le niveau actuel du chômage fait réfléchir), partie en espérant obtenir une promotion, elles font le jeu de celui qui est au-dessus. Qui lui-même se bat etc… Ça ressemble furieusement au système de la pyramide (10 personnes donnent 10 $ à un individu, qui en échange offre une certification, qui permet à chacune de ces 10 personnes de recevoir 10 dollars de la part de 10 autres etc.). Plus on descend dans la pyramide, et moins les gens ont intérêt à cette pyramide.

 

Ces gens sont forcément majoritaires, sinon ce ne serait plus une pyramide. Nous sommes dans des sociétés démocratiques, où la majorité peut faire valoir ses choix. Le but du jeu, pour ceux du haut, voire du milieu de la pyramide (le milieu ne concernant que les professions libérales, une partie des commerçants, les cadres, en dessous, c’est du menu fretin qui pète plus haut que son cul en s’imaginant faire partie d’une pseudo classe moyenne), étant que la base de la pyramide opte pour les choix objectivement négatifs pour eux, mais positifs pour le haut.

 

Ils sont aidés en cela par plusieurs comportements humains naturels :

 

* La concurrence. Dès que nous naissons, la nature nous demande d’être en compétition : avec la fratrie, avec les autres boutonneux de la classe, lors des examens, puis dans le monde du travail. C’est donc l’attitude la plus naturelle. Hors situation de crise, prôner la collaboration et la solidarité (hors pour verser son obole à Téléthon) par rapport à la compétition n’est pas une démarche naturelle. Si nous avons 100 € à gagner, deux personnes sur l’affaire, et s’il n’y a pas (quand même…) de conséquence brutale directe prévisible pour l’autre, si nous pouvons rafler les 100 € plutôt que se les partager, nous le ferons. L’idée de partage ne vient qu’après une réflexion, ce qui devrait (normalement…) distinguer l’homme de la bête. Mais nous ne sommes fondamentalement que des animaux guidés énormément par nos pulsions - et le pire est que nous nous imaginons tous les dominer.

 

* L’individualisme, le chacun pour soi. Tout humain est ainsi, même le plus communiste ou le plus religieux (ne disait-on pas que les premiers chrétiens étaient des « proto-communistes » ?) des humains n’y réchappe pas, à un stade ou un autre. Nous sommes gouvernés par certaines conduites altruistes en cas de danger (sauver quelqu’un de l’eau est, paraît-il, un acte nullement héroïque, mais guidé par des gênes – pour peu qu’on sache nager), mais dans la vie de tous les jours, nous agissons en fonction de critères personnels à 90 %. Le capitalisme satisfait pleinement à cette attitude. Le paysan qui bine sa terre le fait pour nourrir sa famille ou gagner de l’argent, il ne le fait pas pour nourrir d’autres, étrangers à son cercle immédiat. C’est humain. S’il peut acheter le terrain du voisin, qui a dû abandonner, il le fera, plutôt qu’aider celui-ci à ne pas abandonner (sauf s'il a tissé des relations amicales, presque familiales). C’est humain et bien compréhensible. Mais c’est le même comportement qui guide celui qui s’enrichit en bourse, détruisant sans vergogne des emplois à 500 ou 10 000 km de chez lui. Loin des yeux, loin du coeur. En plus, certains théoriciens serviles et peu scrupuleux ayant inventé le concept abracadabrant de la main invisible du marché (les gens cherchant à s’enrichir feraient en fait le jeu global de la société), chacun peut se déculpabiliser sans peine de cette attitude individuelle plus ou moins poussée. Cette attitude égoïste étant même valorisée.

 

* L’individualisme conduit à une méfiance envers l’autre. Les chômeurs, tous des fainéants, z’ont qu’à faire comme moi (jusqu’au jour où celui qui dit cela se retrouve à son tour chômeur, donc fainéant…), les Arabes, tous des dealers, les Noirs, tous venus pour les zalloc. Autrefois, c’était : « les Bretons, tous des… », et encore avant « les habitants du village d’à côté, tous des… ». Il ne semble même pas venir à l’esprit de la plupart d’entre nous que tous ces autres sont… comme lui (et, dans le cas présent, vous n’êtes du reste pas comme moi, nous n’avons pas élevé les cochons ensemble). Alors même que la proportion de braves gens et de crapules est à peu près la même chez tous les humains, de toutes provenances, plutôt 95-5 que 50-50 (sachant que 5 %, ça suffit à empoisonner la vie). Ça fait penser à ces histoires de poules volées dans les villages, qu’on mettait sur le compte du rôdeur étranger, alors que c’était souvent le voisin, pourtant bien connu (enfin, croyait-on), qui était coupable : l’autre, l’étranger, est souvent coupable… d’être suspect. Forcément, il pense et agit différemment, puisqu’on ne le connaît pas.

 

Ou aussi, il suffit qu’on connaisse quelques cas de gens effectivement apparemment peu pressés de retrouver un emploi (mais il y a parfois des raisons à cela, tout à fait pertinentes), pour que plus d’un ne généralise aux trois millions et plus d’individus concernés. Allons donc, en 1970 il n’y avait que 500 000 fainéants, et maintenant il y en aurait 3,5 ? Si cela était, il faudrait plutôt se poser la question du système prétendument efficace, qui a su septupler en un temps record les fainéants, et non la question des fainéants eux-mêmes…En passant, depuis 1975, il n’a y eu guère que Jospin pour inverser brièvement la tendance parallèlement à la mise en place des 35 h, quel que soit par ailleurs le jugement global qu’on a fait sur sa gestion, plus que timorée sur bien des sujets.

 

Donc, s’il y a des injustices, c’est que « ceux qui les subissent les ont bien cherchées, et c’est pas avec mes sous qu’on paiera grassement des indemnités pour chômeurs, enfants en retard, quartiers défavorisés », etc. Ça tombe impec’ pile-poil : le libéralisme est fondamentalement très fataliste : chacun selon ses inégalités, on n’est surtout pas là pour corriger les injustices. Ça a commencé comme ça en Californie avec Reagan et la baisse des impôts.

 

* La simplicité, sinon le simplisme, du système capitaliste libéral. Tout le monde voit ce qui tombe dans son porte-monnaie, et ce qui en est retiré via les impôts ou prélèvements obligatoires (et, en passant, tout le monde se fait totalement blouser par la TVA, inodore incolore, mais qui taxe lourdement tous ceux qui ont la fameuse forte propension à consommer = les pauvres, qui économisent rarement pour se payer des produits financiers allégés en imposition, on se demande bien pourquoi). Finalement, dans notre cerveau, pas grande différence avec le ressenti de l’homme des cavernes, qui allait chasser – pêcher pour sa pomme et sa famille (et encore, le danger omniprésent devait conduire à de plus fréquents comportements altruistes qu’aujourd’hui). Car cela demande un effort intellectuel (à la portée de tous, à condition qu’on le veuille) de voir que le produit de tous les prélèvements sert à l’ensemble, soit directement (prestations, santé, éducation), soit indirectement (infrastructures rendant la ville, la région, le pays), compétitifs, et donc nous enrichissant tous en retour.

 

Même verser des allocs à des chômeurs « fainéants » (il y en a quand même dans le nombre) est quand même profitable pour tous. Toujours mieux, plutôt qu’ils deviennent mendiants, voleurs, tuberculeux, etc., ce n’est pas qu’une question d’équité. En fait, si intuitivement, on pense que garder tout le produit de notre travail est plus efficace pour nous, la réalité est inverse : plus on fait gérer collectivement le produit de chacun à un autre niveau, plus l’efficacité est grande (à condition évidemment que la gestion soit au niveau ! Ce qui fut rapidement faux avec le socialisme réel, une fois passée l’euphorie des premières années, car le système a du rapidement lutter contre l’Axe du Bien et utiliser ses moyens à s’armer. Et puis, la rupture avec le capitalisme fut trop brutale, personne n’y était préparé). Mais ce raisonnement n’a rien d’intuitif, il choque la vision du monde de notre cerveau reptilien.

 

Exemple on ne peut plus simple : chacun se paye une voiture et roule avec. Avec le dixième (et encore !) de la somme totale engloutie par ces achats de voitures, le réseau immense de routes et d’autoroutes, de pipelines, tankers, raffineries, station-service, garages et parkings (sans même compter le coût supplémentaire des accidents de la route), on aurait pu financer un système général et très maillé de transports publics servant à tous (avec en complément un système original de transports à la demande pour sur-affiner le réseau dans les régions sous-peuplées). Un système de transports efficace, ce ne serait alors pas quelques malheureuses lignes de tramway dans les grandes villes, mais un réseau ultra-densifié, des dessertes par rue (minibus, bus, tramway, métro…) avec desserte extrêmement serrée. Idem pour l’interurbain. Sans compter que le tout-voiture a généré une urbanisation anarchique, qui a en retour rendu la voiture indispensable, où la moindre opération (commissions, aller au travail, loisirs) provoque une surconsommation de transports. Certains pays, plus intelligents (Suisse, Hollande…) ont souvent construit des quartiers ou villes autour des moyens de transports de masse, rendant en fin de compte la ville moins coûteuse, moins pollueuse, mais aussi plus conviviale en créant ou ranimant un « esprit de quartier », qu’aucune banlieue pavillonnaire dispersée ne saurait créer. Le mode américain cher à l’ami Sarko s’est mis en place chez nous, vivement qu’on ait nos quartiers de haute sécurité pour riches retraités comme dans le sud des USA…

 

Le système individuel est rapide à mettre en place, repose sur l’individualisme et l’égoïsme de chacun, permet de faire plaisir à chacun, mais est extrêmement coûteux au niveau d’une société. Le système collectif est peu coûteux et particulièrement efficace (jamais un individu seul ne pourra se financer un TGV roulant en toute sécurité à 300 km/h), mais demande un effort de chacun à en comprendre l’intérêt pour chaque, et demande surtout des élites à la fois très probes et très compétents, ou bien… un système démocratique REEL, où chacun s’implique dans la vie de la cité, la définition grecque de la politique. Pas vraiment le but de ceux qui détiennent le pouvoir prétendument démocratique, et qui ne veulent surtout pas le partager, et dont le seul but est de faire gober le libéralisme au plus grand nombre, en faisant payer l’ardoise à plus pauvres qu’eux (surtout le Tiers Monde) et à la planète.

 

* Le suivisme. Un système politique (au sens large du terme) en place devient légitime à la longue, c’est LA référence, peu importe que le système soit juste ou efficace, ou l’ait été à un moment. Tout comme, du temps de la royauté, il semblait pour 90 % de la population simplement inimaginable de se passer de la noblesse, qui n’était devenu la plupart du temps qu’un parasite, pour l’essentiel de la population le système capitaliste en place est l’unique possibilité à l’horizon, alors que sous sa forme libérale, ce n’est même plus un parasite, c’est une infection qui gangrène toute une civilisation humaine. Dans cette vision, tout autre système est forcément inadapté, loufoque, cruel etc. Ceux qui défendent le système n’ont rien à prouver, ont leur donne raison d’office. Ceux qui veulent changer le système doivent, eux, prouver qu’ils ont raison, et donc partent déjà avec un handicap. Probablement (entre autres !) l’échec des « socialistes » (entre guillemets, car on était bien loin du socialisme) en France, ils ont tellement voulu prouver qu’ils feraient d’excellents gestionnaires, ce qu’ils furent du reste, qu’ils menèrent fondamentalement la même politique que les partis de droite. A trop vouloir complaire…

 

Il suffit d’entendre les propos de tout un chacun : quand quelqu’un émet une idée critiquant le système en place, la réponse excédée de l’auditoire « oh, moi, je n’fais pas de politique ». Inconsciemment, on confirme que défendre les idées en place, ce n’est pas faire de la politique (vu que ces idées sont « normales », légitimes), mais critiquer, c’est en faire.

 

A ces comportements humains, il faut y ajouter d’autres leviers, que l’argent et le pouvoir permettent :

 

L’uniformisation des médias. Oh, il ne s’agit pas d’endoctrinement à la mode soviétique ou chinoise ! Ceux-ci étaient de minables amateurs dans le domaine. Le meilleur endoctrinement est la méthode subliminale ou la méthode Coué. On laisse la parole aux opposants, sachant tout ce qui précède (ils ont tout à prouver, ils vont à contre-courant des comportements les plus gris de notre espèce), mais le reste du temps, on rabat, l’air de rien, le même message : on ne peut pas changer le système actuel.

 

Comment ? Tout y passe. Les infos, dans le choix des infos diffusées. Non pas par censure, mais par omission ou proportion. On va plus parler du dernier mariage de Johnny, au lieu de s’attarder sur les injustices sociales (qu’on évoque quand même, en marge, comme en alibi). Se rappeler du coup d’éclat de Langlois, présentateur télé, lors de la mort d’une grande ( ?) dame anglaise (voilà que je ne sais même plus si c’est Lady Di ou une autre !), fustigeant le fait que cette mort, certes regrettable (comme toute autre mort de tout autre être humain, ni plus, ni moins) était quand même un épiphénomène, par rapport à bien d’autres infos sur lesquelles on passe à toute vitesse. Pendant qu’on parle des grands (ou supposés tels : Lady Di ou Johnny ont la même gueule sur la cuvette des WC qu’un OS de chez Renault. Enfin, c’est pas la gueule, mais bon), on évite de trop s’attarder sur l’étude détaillée des inégalités sociales, et le moyen d’y remédier – le système capitaliste n’étant pas nécessairement le meilleur choix pour ce faire. Ce questionnement pourrait désobliger quelques actionnaires et fonds de pension avisés.

 

Après guerre (celle de 39-45), le foisonnement des journaux était extrême, il y avait une réelle concurrence… d’idées. Aujourd’hui, c’est le paradoxe d’un système reposant sur la concurrence, il y a uniformisation. Concentration des titres entre peu de mains, parfois carrément entre les mains de marchands d’armes. Même les publications jugées « de gauche » (sauf une étroite tranche : l’Huma, en chute libre, Politis, hélas confiné dans son ghetto d’intellectuel de gauche, Le Monde Diplo) ne sont en fait que de faux-nez. Tous les grands magazines (du Point au Nouvel Obs en passant par Marianne) véhiculent en fait des idées en cours, avec parfois un zeste d’impertinence bien en cour, tels les bouffons du roi. D’autres (Alternances Economiques, Le Courrier International, Le Monde) sont au mieux à peu près objectifs. Leur fréquente image de magazines de gauche les rend en ce sens objectivement dangereux, car ils y présentent, voire défendent également souvent des idées fondamentalement de droite (oui à la constitution libérale pour l’Europe, il n’y a pas d’autre voie que le libéralisme…). Dans un tel déséquilibre de l’info, même l’objectivité en devient hélas nuisible.

 

Mais il y a tout le reste, dont les films, les séries US (ou autres), les jeux télévisés. Certes, il existe des films, et même séries non-conformistes (les Nuls..). En fait, le système est devenu tellement fort et sûr de lui, que ceux-ci ne peuvent fonctionner que comme faire-valoir. : « vous voyez, nous sommes pluralistes, puisque… ». Les puissants savent bien qu’il ne s’agit que de piqûres de moustique, et peuvent prétendre à un réel multipartisme de façade.

 

En fait, les choses sont désormais cadenassées, verrouillées. La plupart des grands partis de gauche européens ont viré leur cuti, jetant aux orties leurs grandes idées de, au moins, corriger les excès du capitalisme, pour mieux s’engouffrer dans une pseudo-efficacité de gouvernance. Blair, Schröder, parfois plus libéraux que les vrais, en attendant Ségolène chez nous, lorsque les gens auront enfin compris que Sarko est plus décomplexé que jamais ? Ce qui reste tient dans ces partis gauchistes ou assimilés (PC), qui continuent souvent plus à se filer des coups de griffes entre eux, utilisent souvent une logorrhée dépassée, s’appuyant tel un dogme religieux sur des textes qui ont certes leur intérêt (Marx), mais en coupant les cheveux en quatre. Le grand crime de la plupart des écolos aura été de détourner la conscience politiquement incorrecte vers la lutte des conséquences, sans aller jusqu’au bout de la réflexion des causes. Du coup, toutes ses forces contestataires partent dans tous les sens, faisant le jeu du système en place.

 

La réflexion des causes : certes, il n’y eut plus gros pollueur que le système du « socialiste réel », irresponsable sur la question de l’environnement (mais qui l’était, à l’époque ?), et pressé de rattraper à n’importe quel prix son retard économique. On le voit bien aujourd’hui, avec la pollution émise par les ateliers du monde, Chine en premier lieu. Mais la cause en est aujourd’hui fondamentalement le capitalisme, toujours selon le principe que tout autre système le combat, lui, avec des armes économiques identiques, sous peine de couler (ce que l’URSS n’a pu éviter).

 

Comme nous le disions, 80 % de la population de chaque pays n’a objectivement pas d’intérêt au système capitalisme, tout au moins dans son mode ultra-libéral actuel. Comme ces 80 % de gens ne sont quand même pas stupides, il faut bien qu’ils aient quelques miettes. Donnez à chacun un pavillon individuel, une ou deux voitures, et un pouvoir de consommateur, et il vient manger dans la gamelle ! Honnêtement, c’est mon cas aussi, même si je n’ai ni pavillon, ni voiture. Comment satisfaire ces prétendus membres d’une pseudo middle-class (et même low middle class) ? Sachant que le concept de middle class est purement imaginaire, juste pour permettre à chacun de croire qu’il peut s’élever au-dessus de la piétaille. Le fameux individualisme…

 

* Bien sûr, en produisant pour moins cher : d’où le fait que de nombreux pays soient devenus de gigantesques ateliers travaillant à coûts réduits pour nous. A chaque fois que nous (moi, vous, eux) achetons dans notre hypermarché préféré  un T-shirt made in China au lieu d’un made in France, on se bouffe notre propre foie. Mais le plus incroyable est que ce T-shirt chinois, transporté par avion, revienne moins cher qu’un autre fabriqué à 300 km de train de chez vous ! Le coût du transport est tout à fait occulté, on le paye comme s’il s’agissait d’une ressource renouvelable sans conséquence pour l'environnement (et la santé).

 

* Le rêve de chacun : avoir sa liberté, sa voiture. A part les grandes agglos (Paris, Londres, les grandes villes du nord européen à la population un peu plus avancée en termes de réflexion), ça fait ringard, voire asocial, de ne pas avoir de voiture. Là encore, comment une voiture fabriquée à Taiwan peut revenir moins cher qu’une voiture faite sur place ? Je sais, je sais, coût des employés, etc. Mais quelque chose ne tourne fondamentalement pas rond, qu’on ne me prétende pas une seconde que cela correspond à une saine gestion économique des ressources de la terre. La main invisible du marché a tendance à se transformer en gaspilleuse du potentiel de la planète.

 

Et puis, bien sûr, l’encouragement à la voiture est un gaspilleur immense de cette ressource rare que sont les hydrocarbures. Certes, bientôt, on passera à l’hydrogène, à l’électricité, etc. En attendant, un beau jour, lorsque nous n’aurons plus d’hydrocarbures, on découvrira peut-être que cette ressource dilapidée en 50 ans aurait pu servir pour vaincre une maladie incurable, ou se révèlera, trop tard, avoir pu être un composant essentiel et incontournable pour un quelconque progrès technologique…

 

* Le pouvoir d’achat augmenté. Deux solutions : on paye plus cher les travailleurs, ou bien ceux-ci payent moins cher leur produit. Bien sûr, le libéralisme, loin de la version fordiste paternaliste, opte pour la deuxième idée. On l’a déjà vu, avec la voiture coûtant moins cher à faire venir de Taiwan. C’est valable pour tout le reste. Un hypermarché de Toulouse fera venir ses produits de partout en Europe (ou ailleurs), par exemple Lyon, au détriment de la même production à Toulouse même. Un autre hypermarché, à Lyon, fera venir de Toulouse un produit également produit, mais pour plus cher, à Lyon même. Multiplication des transports.

 

Avec la politique du « flux tendu », importée (si j’ose dire) du Japon, pour des raisons à l’origine particulières à l’archipel (manque de place, le stockage y coûtait objectivement cher), on ne fait qu’augmenter les moyens de transport, les plus coûteux en énergie non renouvelable, en pollution et en nombre de morts : le transport routier. On a aussi habitué le consommateur à être servi rapidement, à ne pas attendre (autrefois, on commandait une télé, une machine à laver etc., il fallait attendre parfois des semaines pour être livré !). Donc, au lieu d’attendre d’avoir de quoi charger un train complet ou une barge, on affrète un nombre considérable de camions pour la même quantité à transporter. Le flux tendu, sous ses aspects de pseudo-efficacité, n’est en fait qu’une gigantesque machine à gaspillage (et à précarité : au lieu d’employer les gens régulièrement, et gérer efficacement les stocks, on reporte tout sur la force de travail, en employant un nombre minimal de gens à temps régulier, et en complétant à coups de CDD et d’intérimaires, les "ressources humaines" étant devenu une simple variable d'ajustement, encore plus souple que les matières premières aux coûts volatils).

 

Mais peu d’écolos, effrayés par leur propre audace, ne creusent jusque là. Ils ont trop peur que s’ils remettent le capitalisme en cause, on ne les classe que comme bolchevico-totalitaristes. En fait, ils font du système un constat assez proche (et plus actuel) de celui de Marx, mais ne veulent surtout pas en tirer les conclusions qui s’imposent. Il est encore trop tôt, sans doute, pour qu’une (ou des) théories politiques ne se révèlent en … concurrents du libéralisme, sans être stigmatisés de diables rouges, qui restent un puissant repoussoir dans l’imaginaire occidental. Pour l'essentiel, pour de pures raisons tenant à la méthode Coué et à l'image subliminale.

 

Contrairement à ce que d’aucuns aimeraient à nous faire accroire, la période néo-libérale est, à l’échelle de la longue histoire humaine, non pas un aboutissement, mais l’équivalent d’une période de consolidation à la bourse : les actionnaires prennent les bénéfices, les actions baissent. L’ultralibéralisme, c’est un temps, espérons le plus court possible, où les rapaces s’en mettent plein les fouilles et dilapident en un temps record les richesses créées collectivement. Car même dans un système capitaliste, les richesses sont tout de même collectives. Si les actionnaires investissent, le système marche grâce au travail de millions de petites fourmis.

 

D’immenses richesses ont été créées depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Jusqu’à présent, notamment avec la pression d’un système politique concurrent, le trop fameux « socialisme réel », les dividendes de cette croissance étaient à peu près réparties entre les différentes classes sociales, tout le monde profitait peu ou prou du progrès économique (sauf, déjà, la Terre, mais on ne le savait pas encore). Maintenant, c’est clair : les dividendes profitent à une minorité, et l’on est même en train de dépecer la vache, sans se soucier si cela nuit à sa production laitière.

 

Certes, les techniques de maximisation des profits se sont sophistiquées : à coup de flux tendus (autant des gens que des biens), de produits financiers dérivés, alors qu’on engage toujours plus le consommateur dans une spirale effrénée et suicidaire à terme pour le globe, les véritables maîtres du monde (mais non, pas ce pauvre Bush, ni ce farceur de Sarko, ce ne sont que d’aimables pantins) peuvent encore essorer un peu plus les organisations sociales. Il reste par exemple tant de propriétés collectives, nationalisées, dont la richesse a été créé en plusieurs décennies par le travail de tous, qu’il faut à tout prix privatiser pour le profit d’une minorité. Le tout, sous prétexte d’une inefficacité des services publics, inefficacité entretenue par des dirigeants apparemment peu enclins à rendre ces services publics efficients, malgré le mandat qu’il leur a été confié, année après année, par les peuples dont ils étaient censés optimiser les intérêts collectifs…

 

Et une fois que le système sera bien essoré ? En pure théorie, le capitalisme est endophage : tel le pélican nourrissant ses petits, il est voué à se détruire lui-même, à détruire les hommes, à détruire la nature. Le capitalisme, c’est la concurrence. Mais la concurrence conduit à ce que, comme Highlander, il n’en reste plus qu’un. Et alors, il n’y a plus de concurrence, ce qui est, à terme, en totale contradiction avec les buts annoncés du capitalisme, on le voit bien avec de nombreuses multinationales qui pèsent chacune plus que le PNB de certains pays (et l’on ne parle pas de Vanuatu ou de Kiribati). Mais les riches n’aiment pas se faire hara-kiri et savent limiter les propres excès de ce système, s’ils ne leur convient pas. Le dogme du libéralisme pur et dur et éternel, c’est bon pour les gogos. Aux USA, de nombreuses compagnies, pourtant promptes à conspuer l’Etat tentaculaire, sont les premières à vivre aux crochets d’un Etat militaro-industriel ne correspondant que très loin aux canons du libéralisme. Il n'y a que quelques gogos dans les commissions bruxelloises pour gober que le libéralisme, c'est l'avenir. Aussi titrés et bardés de diplômes qu'ils soient, ce ne sont que des gogos - ou bien, ils nous prennent pour des gogos, et, jusqu'à présent, ils ont bien eu raison.

 

Les détenteurs du pouvoir économique mondial (donc du pouvoir tout court) sauront donc d’une manière ou d’une autre relancer la machine en s’éloignant de l’orthodoxie purement capitaliste, mais en ayant creusé au passage les inégalités sociales. Jusqu’à présent, la césure fondamentale était entre pays riches et pays pauvres. Par touches successives, avec le développement économique accéléré de nombreux pays, et parallèlement, au sein de chaque pays, le creusement des différences, on va passer à une césure au sein de chaque pays. On a déjà des riches Indiens, Chinois ou Thaïlandais, qui sont presque aussi riches que les riches Occidentaux. On aura bientôt des pauvres Anglais, Allemands, Français, qui seront aussi pauvres que les pauvres Asiatiques, Africains, etc. C’est cela qu’on nous prépare, avec la mondialisation. Accessoirement, loin de l’utopie du village global, on aura une métropole globale, avec les grandes cities connectées entre elles comme si l’espace et le temps n’existaient plus (New York, Londres, Shanghaï, Paris, LA, Tokyo, Sao Paulo…), tandis que le reste des territoires (y compris des villes de moindre importance, bien que peuplées de plusieurs centaines de milliers d’habitants) sera vouée à un rôle de charmantes réserves naturelles, je n’ose écrire de bantoustans touristiques.

 

Au fond, les effets de l’ultralibéralisme ne sont pas très éloignés de ceux d’une guerre : après avoir tout détruit, en ayant brisé des vies comme suite à l’explosion d’une bombe à neutron détruisant la vie mais épargnant le matériel, le capitalisme repart de plus belle. Le nettoyage par le vide. Redoutablement efficace.

 

Réduire la portée du libéralisme, et en particulier de l’ultra-libéralisme (dont la racine « liber » doit surtout se référer à la liberté du renard dans le poulailler, doté de poules également libres dans un système libre…), ce n’est pas revenir en arrière, régresser. C’est tout au contraire le libéralisme qui est une régression, après les années de progrès que furent les trente glorieuses, assez paradoxalement par la concurrence que fut le « socialisme réel », qui avait une réelle influence sur les mentalités malgré ses états de service déplorables à la longue. En dehors de ceux qui soutenaient explicitement le projet, il y avait tous ceux qui réalisaient que le système capitaliste devait avoir des gardes fous (terme bien approprié), et puis les pro-libéraux qui faisaient alors plutôt profil bas, cédant plus aisément à la « masse » dans la crainte, sinon, de tout perdre. Il n’était alors pas absurde de penser que les pays européens pouvaient basculer, sinon dans des régimes de démocraties populaires (il n'y avait que les crétins pour s'imaginer un tel scénario catastrophe), en tout cas dans une troisième voie sociale qui aurait conforté à sa manière le camp socialiste.

 

L’être humain est capitaliste par nature. C’est par élévation de l’esprit qu’il accède à un système collectif (mais pas nécessairement collectiviste pour autant). En gros, la tendance vers laquelle se dirigèrent un temps les capitalismes scandinaves, fortement teintés de rééquilibrage et d’égalitarisme, avant de céder à leur tour aux sirènes du moins disant social (mais ils conservent toutefois une avance). La parenthèse bolchevique fut pervertie dans son évolution (Staline) et sans doute trop rapide (les prises de pouvoir dans le vaste camp socialiste furent le plus souvent accidentelles, en dehors même du schéma prévu par Marx), avec un système passant plus de temps et d’énergie à lutter militairement contre les « cordons sanitaires » et manœuvres de déstabilisation. Les pays riches, capitalistes, ont toujours eu un effet « pot-de-miel » y compris auprès des populations des démo popo, qui peinaient à réaliser qu’ils n’avaient alors rien à y gagner - ils en ont fait depuis l’amère expérience.

 

En fait, on ne peut accéder à un système toujours plus collectif, que graduellement. Pas par une brusque révolution, avec des mentalités inchangées, qui ne peuvent mener qu’à l’échec (la fameuse « conscientisation des masses » du PCF était un objectif bien trop ambitieux), mais par des changements progressifs. Il faut commencer par étendre le plus de garde fous au capitalisme (sécurité sociale, retraite, éducation pour tous, infrastructures publiques bénéficiant à tous, travail pour tous). Hélas, ce sont justement ces garde fous que les ultra-libéraux, y compris les pseudos socialistes à la sauce Blair, s’attachent à détruire un à un au nom de l’efficacité, qui n’apparaîtra dans 30 ou 50 ans au mieux que comme une incompétence totale de ces élites zélées, au pire comme un crime contre l’humanité.

 

Il faut surtout que les écolos cessent de ne pas voir plus loin que le bout de leurs éprouvettes. Installer des éoliennes, des capteurs solaires, les ultra-libéraux savent très bien faire, si les incitations publiques (tiens tiens, pas très libéral, ça) encouragent, et surtout s’il y a du fric à se faire. Certains vont jusqu’à demander une remise en cause de toute croissance économique, en ce quoi ils n’ont pas tort, quand cette croissance bouffe la terre, et que cette croissance, parée de fausses vertus d’efficacité, est en fait aussi gaspilleuse en ressources humaines et matérielles qu’une ampoule à incandescence où seuls 5 % de l’énergie dissipée servent à éclairer. Mais tant qu’ils n’admettront pas qu’à la racine, il y a cette volonté d’une minorité de diriger le monde selon leurs intérêts de classe (eh oui, ça existe encore), ils buteront sur les causes profondes. Personne ne sera prêt à laisser tomber sa chère bagnole on son téléviseur écran géant avant la catastrophe. Tandis qu’un système politique rénové, avec un plus grand poids du collectif, est plus à même de faire prendre conscience à chacun des enjeux, reposant sur l’EQUITE.

 

Maintenant qu’ils ne risquent plus d’être taxés d’alliés objectifs de Moscou (cette remarque serait d’un ringard absolu), les zécolos seraient bien inspirés d’être moins frileux, et de clairement désigner l’ennemi de l’espèce humaine : ces extra-terrestres (en tant qu’au-dessus des contingences humaines) que sont les investisseurs, patrons et boursicoteurs. Et les groupuscules de la « vraie » gauche seraient bien inspirés de laisser leurs combats obscurs et abscons pour une Xième internationale au vestiaire, unir leurs forces et proposer un projet crédible aux gens en attente d’une mondialisation alternative.

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