HAUTES PENSEES CYCLOSOPHIQUES

 

 

CYCLOCHARD ET ROUTO-VOYAGEUR

 

Dans le premier cas, le voyage n'a fondamentalement d'intérêt que pour la ville ou le site que l'on rejoint. Entre les deux, c'est la galère : trouver la (bonne) gare routière, trouver le (bon) bus, payer le (bon) prix, se méfier en permanence des voleurs qui, bien évidemment, pullulent plus dans un terminal de bus que le long d'une petite route de campagne tranquille, attendre le départ du bus, s'entasser dans le bus en attendant faute de mieux, devoir s'arrêter pour manger dans un lieu sordide juste parce que le chauffeur doit y avoir table ouverte, etc... Certes, le train, c'est un peu mieux, mais alors là, ce sont souvent des queues interminables, parfois au mauvais guichet (celui là était celui réservé aux abonnés mensuels, l’autre aux cul-de-jatte), avec certes une faune intéressante à observer pour celui qui veut se lancer dans une énième étude psycho-sociologique sur le quart et le quint monde.

 

Bref, dans la majorité des cas, le voyage routard normal n'a en lui-même (le voyage) aucun intérêt - les premières fois, ça amuse, à la longue on en soupe d'être entassés en permanence dans ces bus toujours bondés, à croire que les locaux font ça par plaisir et instinct grégaire. Et à chaque fois, le but (ville touristique, site touristique) n'est que l'unique but du voyage, le voyageur finissant par tourner dans un cocon douillet, fait souvent d'hôtels et restaurants taillés à sa mesure occidentale, se laissant aller au délicieux mais pénible encanaillage du transport en commun que pour aller d'un cocon à l'autre. Bref, si un jour Dysney ou Astérix ont l'idée de créer un parc d'attractions avec une copie de tous ces sites grandeurs nature côte à côte sans les inconvénients des transports, ça simplifierait bien des choses. Bon, allez, je shématise un petit peu je vous l'accorde.

 

Prenez le voyage à vélo : finalement, bien souvent, les villes et sites touristiques ne sont que le prétexte dissimulant grossièrement le VOYAGE, bien réel cette fois : quand vous passez en moyenne 8 heures par jour (jours d'escale compris, parfois) sur ces routes, que vous appréciez la liberté de rouler et de vous arrêter quand vous voulez où vous voulez, le voyage prend une autre dimension, nettement plus proche des marcheurs - les vrais sont très rares en-dehors de nos GR de pays opulents. Nos amis les « routards » ne sont pas, à mon sens, des voyageurs, mais des touristes « voyageant à la carte » (et paradoxalement à moindre budget), par opposition aux touristes « voyageant au menu » des « voyages » ou plutôt du tourisme organisé. Certes, dans les bus locaux, on voit du local : les paysans se rendant au marché, etc...A vélo, on voit cela, et bien plus. On tombe sur le marché local, celui que passe à grande vitesse le bus au fond duquel le routard endurci, bien que se contorsionnant dans tous les sens pour regarder au-dessus de l'épaule des passagers debout, ne voit pas grand-chose au travers de vitres fumés de poussière et de gras, on tombe sur des fêtes locales, on croise cinq cents, mille ou deux mille locaux (jamais je n'ai compté) par jour, vingt fois plus que dans le bus. Sans compter les occupants de tous les véhicules qui vous doublent ou vous croisent - dont des touristes, bien qu'on ne prenne pas souvent les mêmes routes non plus.

 

Et puis le plaisir, lorsqu'on en a un peu plein les pattes ou l'estomac vide (ou les deux, c'est parfois lié), de s'arrêter soudain en bord de route, délicieusement à l'ombre ou au soleil selon le choix dicté par la météo du moment, pour casser la graine ou tout simplement bailler aux corneilles. Une condition draconienne : répondre bonjour à tous les passants, répondre à moitié par mime (sauf à connaître toutes les langues) à leurs éventuelles questions. Vous pouvez même échapper à tout cela en quittant un peu la route vers un bosquet ou derrière un rocher.

 

Pauvres routards et autres touristes, qui ne peuvent souffler que dans les villes, donc obligatoirement dans un café local crasseux sur une table essouflée dans la pénombre, ou à l'inverse au rendez-vous obligatoire de tous les touristes ('ach'ment dépaysant et couleur local). Finalement, ils n'auront bien vu du pays traversé que les villes, et encore : celles citées dans le guide touristique. Et ne connaîtront jamais la joie de dénicher un petit coin secret dans un des replis du monde, presque dans une quatrième dimension, où camper pour la nuit, ou, pour les plus conviviaux et sociables, d'être invité dans une famille paysanne le long de la route.

 

A vélo aussi, on peut « rouler vitres fermés », ce n'est pas incompatible. Pour ma part, j'aime bien. Mais c'est plus difficile, et en tout cas au moins on a le choix. En routard, on n'a rarement le choix, les chemins sont trop balisés. Ou alors, il faut soit se donner le temps, soit se donner l'argent (louer une voiture). Bref, le tourisme routard n'est jamais qu'un avatar du tourisme organisé, avec ses mêmes lieux de rendez-vous à ne pas manquer. Il n'est du reste pas bon de rouler trop longtemps à vélo sans se ressourcer régulièrement dans ces lieux de vénération du tourisme de masse : il est au contraire bon de ressentir régulièrement le décalage entre notre façon de voyager et leur façon de tourister, pour se rappeler qu'au fond nous ne sommes pas tout à fait normaux ni bien raisonnables de faire ce qui nous plait, alors que tourister n'a rien d'une partie de plaisir, qu'il s'agit d'engranger pour l'année un certain nombre de lieux *** à ne pas manquer, avant de s'en retourner à la mine du bureau jusqu'à l'année suivante.

 

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LE JEU DU KIROULKI

 

 

Un jeu bien passionnant, loin de nos rivages connus, est celui du kiroulki, en bon français « marchandure et donnage de stylos sont les deux mamelles du tourisme ». Il n’y a pas si longtemps, des guides touristiques allaient jusqu’à conseiller de donner des stylos à des gosses, et non de l’argent : ce serait une œuvre charitable pour qu’ils puissent apprendre à écrire. Ben voyons. Au tout début du phénomène, peut-être. En fait, nous ne pouvons nous empêcher de raisonner d’après notre point de vue d’Occidental, en imaginant (ou en voulant bien nous faire croire à nous-mêmes) que les gens du monde entier réagiraient et penseraient en tous points comme nous.

 

Nous sentons bien, au fond de nous-mêmes, et au-delà de notre soif insatiable de découvrir de nouveaux horizons, des sociétés différentes, dépaysantes, ce qu’il y a d’incongru, voire parfois de déplacé, d’étaler notre richesse matérielle aux yeux de miséreux. Certes, là encore, nous pensons être perçus par ces gens comme nous nous pensons que nous percevrions la situation dans le cas inverse : ce qui, là encore, ne reflète pas la vérité. Toujours est-il que ça nous conduit à nourrir une certaine mauvaise conscience, parfois justifiée il est vrai.

 

Mais la réponse du don n’est pas nécessairement la plus appropriée. J’ai traversé maints pays où les gens m’offraient tout ce qu’ils avaient. Ils étaient heureux de le faire, sans se poser de questions. Pour eux, c’était un honneur que de donner à…plus riche qu’eux. Quelle paradoxe ! Et puis, dans d’autres pays, aux conditions économiques guère différentes que les premiers, ce sont des nuées de gosses, qui me demandaient, me quémandaient, m’exigeaient, alternativement un stylo, un bonbon, de l’argent. Ce qui faisait la différence fondamentale ? C’est que les premiers pays n’étaient pas essentiellement touristiques, alors que les seconds, très, et principalement un tourisme plutôt « tape à l’œil » (expéditions coûteuses, circuits en jeeps). A noter que dans le même pays, dans la même région, il pourra y avoir des comportements totalement opposés (Ladakh de Leh / Ladakh de Kargil, Pakistan du Kohistan / Pakistan de Gilgit, Atlas marocain des grands axes touristiques / Atlas des zones peu fréquentées…). Et pourtant, il s’agit des mêmes pauvres…

 

Les bien intentionnés, coeur sur la main et plein de mauvaise conscience à racheter, qui croient que donner un stylo plutôt que de l'argent à un gosse, c'est nettement mieux (c'est pour l'école, c'est pour qu'il apprenne), eh bien ils se fourrent le doigt dans l'oeil jusqu'aux coui... Pour le gosse, qu'on lui donne des roupies, un stylo, un bonbon ou une cacahuète, c'est du pareil au même : c'est un cadeau, qu'il a gagné à rien faire, juste en tendant la main. Les gosses l'ont bien intégré, qui demandent un pen en premier lieu (du Pakistan au Népal et ailleurs), car ils savent bien que demander de l’argent, c’est mal. Mais pour eux, peu importe si c'est un pen, un bonbon ou un roupie. Aussi bien, le pen, ils iront le revendre !

 

Ce qui est rassurant, c'est que le phénomène est limité aux petits gosses, il est très rare de trouver des ado ou des adultes quémander quoi que ce soit. Ne serait-ce que par dignité, car c'est sûrement pas l'envie qui leur en manquerait, à nous voir dans nos rutilants équipages, avec une garde-robe ayant coûté un an de leur travail dans les champs (songez simplement au prix de la montre que vous arborez innocemment). Mais peut-être est-ce aussi parce qu'il n'y a qu'une minorité de touristes, se délivrant à bon compte de leur mauvaise conscience en offrant un stylo, qui fait que seuls les enfants sont « touchés par le mal ». Dans les montagnes de l'Atlas marocain, même les jeunes adultes continuent à quémander - des cigarettes ou, parfois, de l'argent. Donc, le phénomène peut très bien ne pas se limiter aux enfants.

 

Cependant il y a des exceptions, preuve que tout est simple…simplement en apparence. Dans le nord de l'Inde, au Zanskar, j'ai croisé un vieil homme insistant pour que je donne un stylo au petit-fils qu'il trimballait. Plus loin, c'était carrément une mère qui apprenait à son très jeune rejeton comment me demander un stylo en anglais, alors qu'il était encore loin d'avoir l'âge d'écrire ! Cela dit, le plus souvent, les gosses font ces demandes, prenant généralement soin qu'il n'y ait pas d'adultes dans les environs. J'ai même vu des mères reprendre leur couvée qui me faisait « hello », et je soupçonne qu'elles voulaient éviter l'inévitable suite « hello - give me a pen ». Enfin, ce n'est vraiment qu'une possibilité.

 

Non, plus que jamais, il ne faut pas donner, croyant bien faire. Ça nous tord le coeur de laisser ces gosses qui nous demandent un cadeau tout simple. Mais comme on dit, « c'est pour leur bien ». Je me souviens de la fierté des Indiens Guatemaltèques : jusqu'à ce gosse, qui portait sur son dos une charge bien importante pour son âge, et que je voulais aider : il me répliqua, avec son plus grand sourire : non. Trop fier, trop digne pour demander l'aide, surtout d'un Etranger. Cette fierté, tant que nous, touristes Occidentaux, n'arriveront pas à l'extirper de certains, restera plus forte et aura bien plus de valeur que l'éphémère cadeau empoisonné d'un stylo, d'une roupie ou d'un peso. La dignité reste la seule vraie richesse du pauvre, ne la lui retirons pas, même et surtout avec la bonne conscience de donner.

 

A ne pas donner, je ne suis pas sûr d'avoir franchement plus raison. Tout simplement, je crois que tous les touristes, nous commettons malgré nous la faute en venant visiter ces pays et y exhiber nos richesses matérielles : ne serait-ce que par le fait de se déplacer « pour rien » (pas pour aller au marché, ni pour aller à l'école ou au travail, non, juste « pour voir » - cela dit, notre voyage correspond à une forme de pèlerinage, ce que beaucoup de locaux peuvent comprendre). Dans les pays non touristiques, cela n'a pas trop d'importance : on fait juste figure d'OVNI pour les locaux, qui nous prennent pour des espèces de fous ou de pèlerins, et oublieront bien vite notre passage incongru dans leur village perdu au fin fond de la brousse. Mais dans les pays devenus touristiques, les locaux finissent par se poser des questions.

 

Dans tous les cas, nous ne pouvons pas racheter notre faute originelle, juste en donnant un stylo ou un bonbon : un remède pire que le mal. Si vraiment voyager dans ces pays pauvres nous met mal à l'aise (c'est mon cas), c'est chez soi, en France ou ailleurs, qu'il faut faire entendre sa voix (électorale le cas échéant) pour que les gens de ces pays aient des conditions de vie plus décentes - et surtout l'espoir d'une vie meilleure pour leurs enfants. Donner un stylo, c'est comme vouloir poser un pansement urgo avec du coton hydrophile sur une hémorragie artérielle : ça ne tient pas, et juste après le sang pisse aussi fort, et en plus le coton s'est répandu partout dans la plaie en contribuant à l’infecter de surcroit. Mais celui qui a donné le pansement s'est cru utile, en ignorant que par ailleurs ses choix globaux de société ont contribué à approfondir la plaie préexistante. Si déjà nos pays, dont la France, utilisaient 1 % de leur budget annuel (au lieu de baisser démagogiquement leurs impots directs pour complaire à des électeurs égoïstes et nantis), comme il avait été promis il y a bien longtemps, à une aide sérieuse de ces pays, ce serait nettement mieux. Surtout qu'aujourd'hui, on sait à peu près éviter les projets inutilement dispendieux et disproportionnés (les fameux « éléphants blancs » de jadis), et que des techniques financières ou de suivi des engagements concrets peuvent éviter les gaspillages dus à la corruption : ce n'est qu'affaire de volonté.

 

Alors oui, une telle somme allouée aux développements des infrastructures (routes, électricité, eau potable, santé, école...), préludes à un développement réel, ça nous coûterait à nous, citoyens assujettis à l'impôt direct, et sûrement plus que de distribuer quelques malheureux stylos au vent. Mais ça serait la seule manière élégante et efficace de venir à bout de notre malaise d'Occidentaux friqués. En attendant, faute de mieux, il existe pléthore d'associations reconnus d'utilité publique, des ONG plus efficaces car avec des passionnés proches du terrain. Et eux ne distribuent pas des stylos, mais des aides autrement plus durables et moins destructrices de l'image de soi (jusqu'à quand le gosse va-t-il quémander, mendier ? Et ce, « grâce » au touriste « généreux » ?). Toujours se méfier de ses propres bonnes intentions, et rester parfois le parfait salopard qu'on a jamais cessé d'être, finalement ça vaut mieux aussi pour les autres.

 

A côté de cela, je commence à adopter progressivement une attitude différente par rapport au marchandage, « charmante coutume locale » qu'il importe de respecter, et, selon certains guides, ne pas le faire serait presque un affront au commerçant et à toute la population. Voire. C'est peut-être vrai pour les tapis et autres souvenirs. Pour le reste, le marchandage n'est jamais que le reflet d'une société où le rapport de force prime avant le « lissage social » (cherchez pas, c'est une expression fumeuse à moi) de nos sociétés évoluées économiquement : pour caricaturer, grâce au « lissage social », le kg de sucre vaut tant, quelle que soit la fluctuation de la demande ou de l’offre de la canne à sucre à travers le monde. Dans l'absolu du marchandage, le kg de sucre évolue chaque jour, selon l'offre et la demande, indépendamment de ce qu’il a coûté pour le produire – ce qui devrait être la référence de base dans la fixation d’un prix. La spéculation est, comme les taux usuriers, la conséquence directe de cette loi de l’offre et de la demande, qui permet toujours de pressurer ceux qui se retrouvent en position de faiblesse – rarement les puissants.

 

Si un tel système peut se comprendre entre gens du pays, habitués aux finesses (?) de ce rapport de force, le touriste arrive comme un chien dans un jeu de quilles. Longtemps, je me suis battu pour avoir le « juste prix », le prix identique à un local. Mais, au fond,  dans ce système qui vaut ce qu'il vaut, n'est-il pas normal que le commerçant (je parle des commerçants modestes) se « rattrape » un peu sur le riche touriste ? Tant, bien sûr, que ça reste raisonnable. Sans qu’il s’enrichisse véritablement, ça lui permet de faire subsister un peu mieux sa famille, qui elle-même pourra acheter un peu plus au commerçant d’à côté, et petit effet boule de neige.

 

Donc, j'en viens à moins marchander, pour peu que quand même le prix me semble rester acceptable d’après les normes locales. On me dira que ça induit de mauvais comportements des locaux, que ça fait grimper les prix, etc... Pour ce qui est des prix, ce n'est pas parce que quelques touristes auront payé un peu plus cher, que les locaux accepteront forcément de payer plus cher, eux qui connaissent le prix d'équilibre. Pour ce qui est de la mauvaise mentalité, au fond, qu'est-ce qu'on en sait ? Evidemment, je ne parle pas du cas où le commerçant est en position de monopole (le long d'un chemin de trek, par exemple), mais même un monopole de ce type, ça se contourne : avoir de la bouffe avec soi, par exemple, et le monopole vole tout de suite en éclat.

 

Dans l'absolu, il me semble que ne pas trop marchander (mais toujours se faire une idée du prix acceptable, en demandant à plusieurs : dans le lot, il y a toujours celui qui vous dit un assez bon prix), donc finalement aider discrètement un bon père ou une non moins bonne mère de famille à la nourrir en n'ergotant pas sur sa (sur-) marge bénéficiaire, est moins dommageable que le geste stupide de donner sans retour quelque chose à un gosse. Je ne me suis jamais trouvé aussi con, le jour où, à Lima, je négociais dur pour changer quelques dollars au noir. J'étais content de moi, j'avais réussi à faire baisser le gars au taux que je voulais. Vaincu, il me tendait l'argent, mais devant sa mine déconfite, je réalisais que je n'avais pas une sorte de commerçant rapace devant moi, mais un honnête père de famille qui aurait bien voulu rapporter quelques intis de plus à la maison pour offrir un tout petit plus à sa marmaille. Pour moi, changer dans la rue était un luxe, presque un divertissement. Pour lui, c'était pratiquement  une question de survie. Et, finalement, de moi-même, je lui ai remis quelques intis de plus, correspondant pratiquement à ce qu'il espérait. Du bon usage du marchandage...

 

Alors, c'est vrai qu'on a parfois l'impression de se faire rouler. Mais qui roule qui ? Nous venons, pour notre plaisir égoïste, chambouler les habitudes de ces habitants, nous venons malgré nous faire miroiter sous leurs yeux nos richesses, et apporter en définitive la frustration. Nous venons de pays qui leur imposent des « ajustements structurels » (entendre : serrer la vis aux pauvres afin que le pays puisse exporter pour moins cher pour notre plus grand bénéfice), qui leur imposent des changements jusque dans des privatisations de toutes façons mal conduites (mais juteuses pour quelques uns) de services publiques, dont la gestion devient en fait pour les citoyens plus coûteuses à la sortie, solutions directement dictées par nos propres gouvernants. De quoi relativiser notre propre « roulure dans la farine ».

 

Enfin, j'écris tout ça, mais au fond, je ne suis sûr d'absolument rien. Il y a des cas où il peut être très bien à tout point de vue de donner un stylo à un gosse, ou bien qu'il faille quand même marchander comme un chien chez les commerçants (certains faisant carrément de l'arnaque leur profession de foi). Quant à la coopération internationale, elle a elle aussi ses effets indésirables : en Amérique Centrale 1991, le pays que j'ai le moins aimé, ça a été le Nicaragua. La théorie de certains voyageurs, c'est qu'on y avait tellement soutenu et donné à certains, que ceux-ci en étaient venus à tendre la main et attendre qu'on leur donne. Peut-être pas si faux. Mais c'était l'aide « ancienne manière », dirigée loin du terrain par des technocrates incompétents ou politiques retors (parfois, ce sont les mêmes).

 

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PRIVÉ DE TRANSPORTS ET DE SERVICES PUBLICS

 

La route (Pokhara / Inde) Mugling – Kathmandu m’est apparue comme une des pires routes de montagne qui soit au monde : pas tant par le profil, somme toute modeste sur l’ensemble, mais par le trafic. Ce n’est pas qu’il soit si énorme que ça, mais d’une part la chaussée est relativement étroite, d’autre part, le trafic est constitué quasi-exclusivement de gros véhicules. Et c’est là qu’on se dit qu’il y a des aberrations économiques. Quand on voit justement ce trafic, constitués de camions et bus surchauffant, bondés, mal rêglés, on ne peut éviter de se dire le gaspillage d’énergie, une énergie dont ce pays miséreux aurait bien besoin pour d’autres urgences.

 

Du reste, je me suis livré à un petit calcul : 200 véhicules en moyenne par heure, deux directions confondues ; dans ce total, 80 % de véhicules utilitaires, et dans les faits 100 bus ou minibus. A raison de 30 occupants en moyenne par bus ou minibus (il y a souvent des passagers accrochés à l'extérieur, ce qui me fait dire qu'il ne doit pas rester souvent beaucoup de place libre), en prenant ce rythme de 100 bus valable de 6h00 à 20h00 et ramener le reste des horaires à 0, cela nous donne autour de 3 000 passagers par heure, soit 40 000 passagers par jour dans les deux sens, une fois retirés, disons, 2 000 passagers qui globalement ne descendent pas dans un village  ou une ville. De ce trafic, on doit en avoir 15 000 maximum pour Pokhara, le reste se rendant en tronc commun jusqu'à Bharatpur, d'où le trafic éclate (Teraï Ouest, Teraï Est, Inde en minorité). Imaginez ce qu'un tel pays économiserait en énergie (fossile et humaine), en achat de bus indiens etc... à disposer d'une liaison ferroviaire de Kathmandu vers Pokhara d'une part, et surtout Bharatpur voire vers l'Inde et le Téraï d'autre part.

 

On m'objectera : dans ces montagnes, construire une voie ferrée est très coûteux, et puis que faire des chauffeurs, réparateurs, etc... qui du coup serait sans travail ? Pour le premier point, c'est vrai, notamment pour le parcours Kathmandu-Mugling : du col au bout de la Vallée de Kathmandu, on descend brutalement de 1500 à 600 m, et puis ensuite, ce sont des gorges, peu propices au parcours assez plat des voies ferrées. Mais d'une part, les tunnels, c'est pas fait pour les chiens (Kathmandu est à 1315 m, et la vallée au pied du col est autour de 1400 m d'altitude), d'autre part les Suisses en ont fait d'autres, et même nous, avec la ligne régulière entre Grenoble et Veynes, qui grimpe 600 m en une trentaine de km, et même 900 m jusqu'au col de la Croix Haute. Et il s'agit d'une voie à écartement normal, de trains normaux - et même parfois de trains avec une locomotive et cinq ou six voitures.

 

Au lieu d'obliger des pays dans le style du Népal à suivre un régime draconien et, finalement, contre-productif pour tous, d'ajustement structurel, dont le seul réel but est de permettre aux prêteurs, publics ou surtout privés, de nos riches pays, de rentrer dans leur mise le plus vite possible (et même ce, plusieurs fois, à la manière d'une table de jeu truquée), les instances internationales de la finance seraient plus inspirées d'aider fortement de tels pays à construire de telles voies ferrées, dans le cas de transport de masse. A la sortie, ils mettraient plus de temps à rentrer dans leur mise, mais celle-ci pourrait être plus grande. Car, et c’est le principe même de l’investissement qui a permis à nos sociétés d’être ce qu’elles sont, si le Népal économise, ce sont des moyens dégagés pour d’autres secteurs, au bout du compte un enrichissement global du pays, qui peut donc acheter plus à l’extérieur, donc à nous. La Chine est le cas type de ce cercle vertueux.

 

Et mes chômeurs, donc ? C'est toujours prendre le problème à l'envers : voir comment occuper à tout prix les gens, même à des boulots idiots mais faciles à mettre en place, alors que le problème réel est : d'abord dégager des moyens financiers pour des grands projets, et ensuite employer les gens là où c'est réellement utile. L'essence importée économiser à terme avec le train, les véhicules importés en moins, toujours à terme, c'est de l'argent économisé pour rembourser un prêt pour construire du rail, avec un coup de pouce des pays développés plus prompts à aller botter les fesses à Saddam Hussein à coup de milliards de dollars d'armement sophistiqué, qu'à aider les pays en développement.

 

Ensuite, ces forces productives de tout un petit peuple fourmillant autour du transport en bus et du transport tout court, pour peu que là aussi on donne un coup de pouce au Népal et d'autres pour qu'ils aient les bases d'une industrie nationale pour leurs besoins les plus pressants et les plus simples (on n'en est pas à construire des téléphones ou micro portables), voilà de la main d'œuvre dégagée pour être employée dans ces industries (aussi modestes et artisanales soient celles-ci). Car le tourisme ne permettra jamais au Népal de décoller économiquement : il représentera toujours une soupape. De luxe, certes, mais une soupape quand même.

 

Et qu'on ne me dise pas : tu comprends pas, c'est plus compliqué que tu crois, tu vois, les grands agrégats économiques... (le tout dit avec la condescendance de « ceux qui savent »). Agrégats économiques mon c..., quand il y a volonté politique de tous, on est capable de faire sauter bien des verrous. Ce n'est pas nécessairement simple, mais si l'on se satisfait de pays tout juste bons à être nos réserves naturelles pour notre plaisir d'Occidentaux riches, eh bien qu'on le dise sans se planquer, consciemment ou non, derrière les idées toutes faites puisées à la télé ou dans la bouche de penseurs révérencieux devant ceux qui gouvernent le monde. Le développement humain, de toute l'humanité de cette planète, n'a jamais consisté en l'enrichissement inconsidéré, presque sans cause, d'une minorité, avec les miettes pour les larbins que nous sommes (fonds de pensions avec des taux de rentabilité sans commune mesure de ce que peut offrir réellement et durablement un système économique, même à plein régime), tandis qu'on se satisfait de la misère du trois-quart monde, en soupirant hypocritement : ah, les agrégats économiques !

 

Du reste, à bien y penser, la situation du tiers-monde nous concerne plus qu'on ne croit : en fait, depuis belle lurette, c'est l'application du néo-libéralisme à l'état pur. Quand on voit ces gens se démener, littéralement gesticuler dans la débrouille de tous ces métiers informels, quand on voit comment fonctionnent souvent les transports en commun, plus proche d'un système déréglementé que d'un système organisé, où prime la loi du plus fort, du plus débrouillard ou du moins scrupuleux, on ne peut s'empêcher de penser que c'est ce que nous souhaitent ceux qui tirent les ficelles de nos pantins de gouvernants : jouez au loto du libéralisme, et que le plus salopard gagne !

 

Foin de ces pesantes protections sociales arriérées, frein d'un développement économique conçu non pas dans le but d'apporter le bonheur pour tous, mais alimenter les caisses de quelques onc' picsou totalement déconnectés du monde réel des petites gens. Pourquoi des filets de protections, quand il suffit de dire aux chômeurs : débrouillez-vous dans la rue à vendre les cigarettes à l'unité ! Vive l'initiative personnelle. Pourquoi des services publics coûteux, jamais rentabilisés à fond et faciles à décrier, quand il suffit de lancer sur le marché quelques chauffeurs avides de ramasser le client et remplir à tout prix leur bus ou leur camion, dans une déréglementation totale ?

 

Et ainsi de suite. Le néo-libéralisme n'est jamais qu'une resucée malodorante du capitalisme sauvage du 19° siècle, dont on pensait ne plus avoir à connaître les horreurs. Et c'est ce néo-libéralisme qui préside pour l'essentiel aux destinées de nombre de pays, même si l'on sait y souligner des bureaucraties inutiles et paperassières, simple paradoxe justifié par la nécessité, pour les pouvoirs de ces pays, de s'attacher une partie de la population. Pas si bien, du reste, vu la corruption ambiante. Mais, au fond, la corruption n'est-elle pas la preuve du sens de débrouillardise de certains, qui va dans l'esprit de la déréglementation prônée chez nous ?

 

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LE DEVELOPPEMENT N’EST PAS UNE FAIM EN SOI

 

Dans la même veine, je me rappelle de ma surprise, un soir dans la montagne colombienne : ce pays étant densément peuplé, les collines ont des habitations partout. Mais, campant près d'un col, j'avais été étonné de toutes ces lumières s'allumant à chaque ferme, la nuit arrivée. Je venais de traverser des pays comme la Bolivie, le Pérou, et dans une moindre mesure l'Equateur, où très souvent les fermes ne s'éclairaient qu'à la bougie : de l'extérieur, on voyait rarement quelque chose, et la nuit noire y rêgnait. La fée Electricité avait gagné les campagnes colombiennes, pays un soupçon moins pauvre que les autres. En fait, c'est, avec l'eau potable à volonté au robinet, l'un de ces conforts qui nous paraissent complètement évidents, qu'on n'y pense même pas. Ailleurs dans le Monde, ce n'est pas toujours l'évidence.

 

Le problème du sous-développement ne peut se réduire au problème de la faim, qui est certes le problème le plus crucial et le plus urgent, mais doit tenir compte de tous les  autres problèmes, sous risque de ne jamais pouvoir briser le cercle vicieux. Il est étonnant que certains partis prônent le repliement sur soi et la haine de l'Autre, apparemment différent, alors que la question qu'on devrait se poser est : comment, nous, ayant atteint enfin globalement une certaine aisance économique, pouvons-nous supporter que d'autres être humains, en tous points semblables à nous si ce n'est une peau parfois plus foncée, des yeux bridés etc...(l’espèce humaine n’est constituée que d’une race unique, contrairement à de nombreux autres animaux), vivent dans des conditions aussi peu décentes... qui ne peuvent qu'inciter les plus désespérés (ou plus débrouillards) d'entre eux à chercher à émigrer vers ces forteresses-eldorado, où du reste, sans le reconnaître ouvertement, un certain patronat est très intéressé par cette main d'oeuvre docile et pas chère, facile à expulser ensuite.

 

Le comble est que cette frange du patronat n'est parfois pas éloignée des idées courtes et démagogiques de certains qui font tant de peine à l'image ternie de l'ex-France pays de la Liberté et de la Fraternité... Quand, de plus, on réalise que, tels des vampires, nos pays tirent le maximum de ces pays (actuellement, ils nous reversent, en intérêts d'emprunts perpétuels, plus que nous ne leur versons en aides de tous types - et puis, en termes de productions, nous savons fort bien faire jouer la concurrence entre ces pays qui se chamaillent pour essayer de vendre le peu de choses qu'ils produisent), on se dit que quelque chose ne marche pas bien dans l'humanité de l'homme. Et ce, sans angélisme innocent.

 

Nos produits à haute valeur ajouté auraient bien besoin de débouchés, donc de gens solvables dans ces pays, au lieu d'un raisonnement à courte vue avec la recherche d'un profit immédiat, qu'imposent des marchés dont le seul but n'est pas de construire des sociétés (chez nous ou ailleurs), mais de faire rapidement du fric sur le dos du travail des autres, tout saccager à la manière antique du sac d'une ville et se barrer en ne laissant que des ruines derrière eux. Ce qu'on présente comme la panacée de l'économie n'est jamais que la glorification de la rapine avec ses golden boys, la dilapidation de richessses bâties par d’autres, travailleurs, artisans et honnêtes entrepreneurs (ça existe) - et voilà que les dirigeants de l'Europe veulent singer cette politique destructrice du travail de chacun ! Chacun a le droit de prôner le capitalisme comme système économique et politique, mais sans les gardes-fous de nos sociétés, bâtis durant moins d'un siècle (et qu’on pourrait souvent traiter de « socialistes »… ou tout simplement d’humains), ce système court à sa propre perte s'il est appliqué en totalité. Néo-libéralisme ? Archéo-féodalisme, plutôt, faisant penser à ces monstres de légende qui mangeaient leurs propres entrailles pour satisfaire une voracité à courte vue… Après eux, le déluge, même peut-être pour leurs propres enfants, comme pourrait le faire craindre l’effet de serre et autres conséquences de ces politiques à court terme de gouvernants de bien piètre envergure.

 

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