OPA SUR OPINION PUBLIQUE

 

S’il y a bien une chose qui m’étonne avec l’opinion publique, c’est la suivante : lorsqu’on élit un président (Sarko, exemple tout à fait au hasard, j’aurais pu prendre Chirac ça aurait été encore plus net), il recueille 53 % des suffrages exprimés. Quand on sonde les gens, un an plus tard, de ce qu’ils pensent de leur président, ils ne sont plus que 35-40 % à lui accorder ses faveurs. Mais gageons qu’à la prochaine consultation, ou au prochain sondage, le chiffre remontera à plus de 50 %.

Alors ? Sarko a-t-il brusquement changé en un an, et changera-t-il aussi brusquement dans un an, voire moins ? En fut-il (futile ?) de même avec Chirac ? Ou existe-t-il, dans l’opinion publique, des girouettes permanentes, qui ne savent jamais quoi penser par eux-mêmes, et suivent le courant, un peu comme les moutons suivent leur maître, en râ-bêlant de temps à autres ? Je n’ose y croire, ce serait désespérer de la formidable invention qu’est le cerveau humain, qui ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.

 

Il est certain que Sarko s’y est cru un peu trop, c’est d’ailleurs son point faible, avec un tel égo sur-dimensionné. Cela dit, ses électeurs, sauf à les prendre pour des benêts limite manque d’une cuisson, devaient bien s’en douter, c’était inscrit sur sa figure depuis des années, et l’épreuve de yachting de ce corto maltese à peine élu l’a confirmé. C’est Iznogoud, celui qui a enfin réussi à être calife à la place du calife, sauf que, contrairement à ses prédécesseurs, il n’a pas réussi à cacher ses bouffées d’orgueil. Mais ça, tout électeur ayant un tantinet de jugeote était capable de le deviner.

 

Alors donc, il y a 15 % de ses précédents électeurs qui sont, d’un coup, mécontents (disons même 20 %, car gageons que 5 % des gens qui n’avaient pas voté pour lui sont actuellement satisfaits de lui). Mécontents de quoi, au juste ? De ce qu’il ait fait une politique différente de celle qu’il avait annoncé ? Avec Chirac, d’accord, la ficelle était grosse, mais l’électeur pouvait encore prétendre qu’à coup de « fracture sociale » et de « maison qui brûle », la bonne vieille démagogie qui marche, on l’avait floué. Je dis bien « prétendre », car quand même…

 

Par contre, la (rare) qualité qu’on peut reconnaître à Sarko, c’est sa franchise, à la limite du cynisme. Il l’a dit clairement, en tant que représentant d’une « droite décomplexée » (= là pour faire des affaires pour son compte en écrasant les autres), et ceux qui ont compris autre chose sont soit des gens stupides à l’extrême, au point qu’on pourrait se demander si le droit de vote est une conquête de l’homme sur la bête, ou plus sûrement des gens qui se mentent à eux-mêmes, réagissant plus avec leur bas-ventre qu’avec leur tête.

 

Les principaux hommes politiques, enfin ceux qui marchent au top 50, l’ont compris depuis belle lurette : flattez les plus bas instincts de chaque, une pincée d’autorité genre père fouettard, une bonne dose de xénophobie, un peu d’anti-fonctionnarisme primaire et remise au boulot de ces fainéants de chômeurs, et voilà le travail (si j’ose écrire)! Qu’importe si les choses sont nettement plus compliquées que ça, voire si les mesures proposées sont à la limite de l’escroquerie intellectuelle, c’est ce que les gens veulent entendre (1). Ils ont fondamentalement besoin d’un dieu humain, d’une sorte de père (noël) de la nation : il suffit de voir combien les gens rejettent les députés, les sénateurs et autres représentants du monde politique, mais sont aux anges ( !) dès qu’il s’agit… d’élire l’un des membres de cette même classe politique conspuée ! Comme si un homme, superman ou demi-dieu, pouvait d’un coup de baguette magique et féérique, régler tous les problèmes, toutes les contradictions humaines.

 

Confirmant cette image du père de la nation, il est très rare qu’une femme se fasse élire à ce poste, sauf quelques pays à la population légèrement plus évoluée (cela dit, Thatcher n’était pas une femme, c’est bien connu, à la rigueur une hyène, animal à la morphologie complexe). S’il reste vrai que, selon le mot de Churchill, la démocratie est le pire moyen de gouverner à l’exception de tous les autres, il faut avouer que la majorité de nos contemporains ne sont pas en phase avec ce mode de gouvernement.  Au fond d’eux-mêmes, ils préfèreraient la royauté, voire une dictature, avec un maître sévère mais bienveillant et éclairé (de préférence omniscient) qui les dirigerait. Ils ne sont pas murs, pas matures même, pour ce système politique qui suppose un certain recul, une certaine analyse, l’acceptation de compromis.

 

Non pas qu’intellectuellement, les gens ne soient pas au niveau : en gros, en matière politique, je dirais qu’il n’y a guère plus de 10 % d’intelligence qui différencie les gens (et les moins intelligents ne sont pas nécessairement ceux que l’on croit). Mais après, il s’agit de volonté, volonté de ne pas laisser ce qu’il y a de plus reptilien en nous  l’emporter, volonté d’aller au-delà de la réaction tripale. Pour prendre un exemple extrême, quand un type massacre des gosses, il faut savoir ne pas hurler au loup, vouloir tuer tous les meurtriers selon le vieux principe de la loi du talion, mais prendre le temps de réfléchir aux conséquences à terme de ce qui nous satisfera dans l’immédiat.

 

Car si l’on veut la peine de mort pour tous les tueurs d’enfant, ok. Jusqu’au jour où l’on enverra par erreur à la potence (ou à la seringue, selon une formule plus « évoluée » dans l’abject) un innocent, c’est déjà arrivé. Et puis, tueur d’enfant, mais quel âge, l’enfant ? L’adolescent est inclus ? Le jeune adulte ? Puis les vieux ? A partir de quel âge ? Ajoutons les femmes, les policiers, et puis aussi mon beau-père etc.  Quelle limite ? Dans ce cas, lorsqu’à cause d’une politique, ou bien lorsqu’un entrepreneur construit un building ou un stade qui s’écroule, causant des morts, doit-on tuer ces responsables ? Si, par accident (qui reste à prouver) avec votre f… bagnole, vous écrasez quelqu’un, doit-on vous tuer ? Au-delà, il y a le problème philosophique : comment une société, qui interdit qu’on tue (sauf… les militaires) peut elle-même s’arroger le droit de tuer ? Parce que la personne a tué ? Mais alors, on rentre dans un raisonnement de vendetta, quant bien même on pose sur celle-ci un vernis législatif.

 

Le plus choquant est de voir des croyants sincères être pour la peine de mort. Car dans ce cas, seul leur dieu est compétent pour tuer un tueur, et je ne pense pas que ce dieu ait désigné des représentants humains élus pour appliquer ses commandements. Si dieu choisit de donner ( ?) ou non la mort, à un tueur ou à quelqu’un d’autre, c’est lui qui est seul juge et bourreau (il sait faire, il a eu  le temps de le prouver depuis le temps), et aucun juge humain ne devrait s’arroger ce droit que seul dieu pourrait avoir. Les anti-avortement nous ont assez bassinés sur le fait que l’homme n’a pas le droit d’interrompre une vie, pour qu’ils soient logiquement contre la peine de mort donnée par l’homme, de quelque manière que ce soit. A moins que dieu respecte et se plie aux constitutions et lois humaines ?

 

Cet exemple, juste pour montrer que tout un chacun est capable d’aller au-delà de ses couilles ou de ses ovaires, s’il veut bien s’en donner la peine. Mais cela suppose que tout un chacun réalise que nous sommes seuls au moins dans le système solaire, et qu’inversement, peu de choses distinguent les humains entre eux, quelle que soit bien entendu la couleur de leur peau, mais aussi leurs croyances, leurs coutumes etc., donc que « l’autre » n’est pas nécessairement l’ennemi.  Et encore moins, au sein d’une même entité géographique. Cela dit, il y a effectivement de très nombreux rapports de force, qui souvent transcendent les distinctions instinctives (rien ne ressemble plus à un patron noir qu’un patron blanc). Qui dit rapport de force dit négociation et compromis, loin des solutions simplistes proposées par la plupart des hommes politiques.

 

Mais qui dit compromis ne dit pas nécessairement lâcheté politique. Pour reprendre la peine de mort, si Mitterrand a déçu une bonne frange de son électorat (à juste titre selon moi), pour autant il a su aller à contre-courant des idées de son époque : la majorité de la population était encore pour la peine de mort, au moment où il a décidé de supprimer celle-ci (entre parenthèses, en foulant la démocratie !). Aujourd’hui, la même opinion publique, qui était alors favorable, se déclare majoritairement contre la peine de mort. Quelquefois, un père noël, ça sert à faire avancer les choses, mais en ne suivant pas toujours le contenu des lettres au papa noël expédiées sous forme de bulletin de vote et de sondage par tous ces grands enfants que sont les citoyens.

 

Les gens se rendent trop réceptifs à l’immédiat, à la surface des choses, alors que leur intelligence leur permet d’aller bien au-delà. Mais par paresse intellectuelle, ils se contentent d’en rester là. Il est tellement plus commode pour l’esprit de critiquer les chômeurs, que de rechercher les causes de ce chômage – alors qu’il est évident que nos sociétés ont les moyens d’éradiquer celui-ci, mais que les patrons ont objectivement tout intérêt à le maintenir à niveau élevé, afin de faire pression sur les gens, peu enclins dans ces conditions à exiger de meilleurs salaires, meilleures conditions de travail etc.). Il est tellement plus commode de critiquer les immigrés, qui ne demandent qu’à travailler dans leur propre pays, sauf que comme l’Occident pressure ces pays et dilapide leurs ressources naturelles, ils ne peuvent que s’expatrier dans l’espoir d’une vie meilleure, comme nous-mêmes ferions dans le même cas.

 

Tout cela, les gens sont tout à fait capables de le deviner par eux-mêmes. Mais comme ils ne veulent pas aller jusqu’au bout de leur raisonnement qui remettraient en cause leurs petits égoïsmes chafouins, ils préfèrent rester au premier niveau, la gueulante sur les victimes de ces choix politiques, au lieu de chercher à faire évoluer la politique. Plus facile, plus confortable. Un peu comme ces anciennes sociétés qui sacrifiaient des vierges aux dieux en espérant leur clémence, ils espèrent inconsciemment qu’en jetant en pâture moins favorisés qu’eux, ils éviteront à eux-mêmes cette situation. Cela s’appelle de la lâcheté, et de la bêtise. L’aboutissement en étant ces gens qui, périodiquement, votent poujadiste genre Le Pen, qu’on excuse (« ils se trompent de colère » disait Senghor), alors qu’ils n’ont aucune excuse : ils sont bêtes et méchants, quand en fait ils ont les moyens intellectuels de penser autrement. A l’école de la vie politique, ils ont 1 sur 20, mais font redoubler toute la classe citoyenne par leur flemmardise intellectuelle. A mes électeurs Sarko, je leur mets 5 sur 20 (je suis dans un bon jour), encore loin de la moyenne. 2 sur 20 pour ceux qui râlent sur lui un an après, il y a des fois où les plus imbéciles changent d’avis.

 

(1)    Renvoyer dans leur pays les supposés 3 millions d’immigrés clandestins nécessiterait 15 000 vols, évidemment vides au retour (donc faible rentabilité, ne comptons même pas l’effet de serre induit), ce qui est assez difficile à réaliser avec des avions de ligne aux rotations déjà optimisées, sans compter transporter ces gens, les enfermer et nourrir en attendant, etc., et puis tant qu’on ne changera pas les rapports économiques mondiaux, il en reviendra pour remplacer ceux-ci, car il y aura toujours des passages possibles dans les mailles du filet : les renvoyer en avion équivaut à écoper la mer avec une gamelle ! Mais bon, les gens veulent entendre qu’on va virer les immigrés, c’est tellement agréable à entendre à leurs oreilles, qu’importe si c’est totalement hors propos. On parle à leur bas-ventre, pas à leur cerveau.